Disparition du dessinateur Mix & Remix

Hommage à Philippe Becquelin alias Mix & Remix (1958 - 2016) par Frédéric Pajak, directeur des Cahiers dessinés

Adieu Philippe

Philippe Becquelin, alias Mix & Remix, nous a quittés lundi 19 décembre 2016, atteint du cancer du pancréas. Il était âgé de cinquante-huit ans, autant dire la fleur de l’âge pour un artiste qui avait encore tant à vivre et tant à dire.

Il est né le 6 avril 1958 à Saint-Maurice, en Valais, dans un milieu modeste : son père est mécanicien dans une usine électrique.
C’est en 1984 que je le rencontre pour la première fois. Avec sa femme Dominique, il sort des Beaux-Arts de Lausanne. Il peint et dessine, inspiré par le rock et le punk. La musique compte beaucoup dans sa vie : country, blues, jazz, rap, house, variétés. Elle stimule sa faculté d’improvisation, son sens de la répartie.

À l’époque rédacteur d’une revue mensuelle, je lui propose d’illustrer une, puis plusieurs rubriques. Il se prête au jeu, y prend plaisir : les lecteurs aussi. Ensemble, nous créons plusieurs journaux éphémères, souvent expérimentaux, avec nos amis Pierre-Jean Crittin, Noyau, Anna Sommer. L’un d’eux, une feuille de chou dédiée à l’actualité, s’intitule L’Éternité hebdomadaire.

En 1994, Philippe travaille comme « guet » au sommet de la cathédrale de Lausanne, criant à chaque heure, de vingt-deux heures à deux heures du matin, aux quatre coins cardinaux : « C’est le guet… Il a sonné onze… » Les dimanches et lundis soir, je gravis les cent-soixante marches de la tour jusqu’à sa loge. C’est là que nous réalisons l’essentiel du journal. Nous dessinons face à face jusqu’au petit matin. Je n’avais jusqu’ici jamais entendu Philippe me parler de politique. Soudain, je découvre un dessinateur politique inouï. Je l’observe, décortiquant l’actualité du jour, comme s’il avait fait ça toute sa vie. Je suis estomaqué par son inspiration, son humour essentiel, rapide, implacable. L’air de ne pas y toucher, il fait preuve d’une conscience politique, sociale et existentielle sans égal. Il sait où se cache le ridicule, l’arrogant, le salaud aussi. Mais il ne lui fait pas la leçon, ne se venge pas : il se contente de rire et de faire rire.

L’Éternité ne dure que trois mois, mais assez pour que Philippe ait forgé l’essentiel de son style. Il rejoint la presse « officielle » en travaillant pour L’Hebdo, et plus tard pour Le Matin Dimanche. C’est le début d’une carrière fulgurante. Il devient le dessinateur le plus populaire de son pays, et sa renommée internationale ne fait qu’augmenter. Ses dessins sont publiés dans Siné Hebdo, Lire, L’Express, Le Monde, Courrier international, Clés, L’Internazionale.

Pour lui, le rire est à la fois une respiration et une philosophie. Il peut rire de tout : du malheur, du plaisir, de la bêtise, de la grandiloquence, du couple, de l’entreprise, des partis politiques ; et là où il n’y a plus de quoi rire, il trouve encore à rire. Son secret ? L’évidence.

Devant ses dessins, on se dit : « Mais bien sûr, pourquoi n’y ai-je pas pensé ? » Tout l’art de Mix consiste à avoir une longueur d’avance sur son lecteur. Celui-ci, loin d’en être frustré, éclate de rire.

En 2011, à Paris, les Cahiers dessinés publient un premier recueil de ses dessins, intitulé sobrement Gags. C’est un franc succès. Suivent Regags, Le Mix et Dessins politiques. Aux Cahiers dessinés, Philippe se sent comme chez lui. La relation entre nous et avec la « famille » des Cahiers est exaltante, voire fusionnelle.

Je perds aujourd’hui un ami intime et attentionné, un complice de toujours, un confident et, comme j’aimais à le lui répéter : un frère — frère d’armes et frère d’âme. Avant qu’il ne tombe malade, nous échafaudions encore des projets, certains plus ou moins irréalistes, d’autres imminents. Sa disparition laisse un vide, un vide que les mots seuls ne sauraient exprimer. Il nous laisse ses milliers de dessins. À nous de les partager, à nous d’honorer toujours sa mémoire.

Philippe, tu nous manques terriblement. Ta gentillesse, ta sensibilité à fleur de peau, ton élégance, ton extravagance parfois, ton intelligence et, bien sûr, ton humour sans faille nous manque. Adieu, notre ami.

Frédéric Pajak, directeur des Cahiers dessinés



Photo de l’auteur : © Lea Lund